Corpus théologique de Jean Damascène


Corpus théologique de Jean Damascène
Le Corpus théologique de Jean Damascène
    Dès qu’une proposition est acceptée comme vraie par l’autorité ou par la tradition, le raisonnement n’a que faire de l’établir. Mais, comme il faut formuler les vérités, on est contraint d’emprunter, lorsqu’il s’agit des choses divines, les manières de s’exprimer dont usait la philosophie grecque et latine et, avec elles, les cadres de la pensée philosophique, quitte à corriger, à étendre ou à restreindre le sens des mots que l’on emploie : et par là, la théologie, en se développant, contracte alliance avec la philosophie grecque et spécialement avec la dialectique, qui détermine le sens des mots. L’exemple de l’hérésie monophysite ou monothélite fait voir à quel point il est nécessaire d’employer des concepts corrects dans la formule des choses divines ; de plus, si la preuve rationnelle de pareilles vérités est inutile ou impossible, la dialectique reste pourtant indispensable pour discuter les assertions contraires à la vérité que les hérétiques veulent fonder sur les mêmes autorités que les croyants : par là encore, la théologie garde l’usage de la philosophie grecque ; car, selon la vieille image stoïcienne, la dialectique était faite pour défendre et attaquer, pour réduire un adversaire au silence, bien plutôt que pour prouver ; et elle prend, dans cette attaque un point de départ accepté par l’adversaire : c’est de cette manière qu’un néoplatonicien comme Plotin use de la discussion : en revanche, lorsqu’il énonce la vérité, il prend, comme les stoïciens d’ailleurs, un ton prophétique et inspiré qui n’a plus rien à voir avec la discussion.
    La dialectique sous ses deux aspects, classement de concepts et moyen de défense contre un adversaire, était donc, dès l’époque grecque, la servante de la philosophie, et saint Jean Damascène (mort en 749) n’ajoute rien à la tradition, lorsqu’il dit que la théologie se sert de la dialectique, comme une reine de ses servantes ; car, « si la vérité n’a pas besoin d’un arsenal varié d’arguments, l’on en usera pour renverser les adversaires et la fausse connaissance ». C’est pourquoi, dans son grand ouvrage, la Source de la connaissance, il a fait précéder l’exposé de la foi orthodoxe par un long livre sur la dialectique. Remarquons de suite que la dialectique n’occupe pas, dans cet ouvrage, la même place que chez les théologiens occidentaux du même temps : chez ceux-ci, elle est un des sept arts libéraux, et elle est traitée de pair avec les autres ; chez Jean, elle reste indépendante des autres arts, et elle a la place qu’elle avait chez les Stoïciens ou plutôt chez les Péripatéticiens ; car elle est pour lui, comme pour ceux-ci, un « instrument » (organon) et non pas, comme pour ceux-là, une partie de la philosophie. Cette différence correspond à une autre : de même que son ouvrage ne comporte pas l’enseignement des sept arts, de même il ne contient pas l’image d’ensemble de l’univers qui y est liée : on sent, dans cette œuvre qui servira plus tard de modèle à l’Occident, l’absence de l’érudition romaine qui a tant de place en Occident, et la vitalité de la tradition grecque qui n’admet d’autre objet d’études que les choses divines.
    La dialectique contient chez lui, outre une introduction sur les définitions et les divisions de la philosophie, une série de chapitres qui suit l’ordre, dès maintenant traditionnel, de l’Organon d’Aristote, étudiant d’abord l’Isagoge de Porphyre et les cinq voix, puis les dix catégories, ensuite le De interpretatione, enfin le début des Analytiques sur le syllogisme et ses éléments. Il y a, dans cet amas, beaucoup de formules que Jean a dû transcrire sans en comprendre du tout la portée, notamment la série des définitions, aristotélicienne platonicienne, stoïcienne, de la philosophie. Il n’en défend pas moins la certitude de la philosophie contre les sceptiques. Il montre, comme Boèce, les limites de l’application des catégories dans le domaine de la théologie. Il est particulièrement intéressant de voir comment il oppose à la philosophie certaines conceptions chrétiennes qui lui sont irréductibles : pour les « philosophes du dehors », toute réalité ou hypostase distincte a une seule nature, la « nature » se définissant comme l’être informé par des différences spécifiques ou comme espèce spécialissime ; pour les chrétiens, une réalité unique peut avoir deux natures, par exemple l’homme fait d’une âme et d’un corps, ou le Christ chez qui s’unissent la divinité et l’humanité.
    Jean Damascène, bien qu’aristotélicien en parole, garde dans sa théologie beaucoup d’éléments platoniciens : identité du Bien avec la volonté de Dieu, mal non être, définition de l’âme.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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